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L’ego du maçon, une entrave à l’idéal maçonniqueTravail en commun de la Loge Apollonius de Tyane
Ce thème énonce un propos et sa résolution dans son énonciation. Doit-on simplement confirmer cette affirmation ou au contraire la contredire? Le terme Ego est un substantif tiré du pronom personnel latin ego («moi»). Il désigne généralement la représentation ou l’idée qu’on se fait de soi et la conscience que l'on a de soi-même. Les particularités du Moi peuvent être classifiées en deux catégories: Un "MOI FAIBLE" qui reste craintif devant les pulsions inconscientes. Il cherche sans cesse à se protéger contre elles, en les refoulant. Un "MOI FORT" qui s'adapte facilement aux diverses circonstances de la vie, il dispose de multiples possibilités de résonance. Il n'est pas figé, il n'est pas stéréotypé, il n'est pas corrodé par les refoulements, les complexes, les inhibitions, les angoisses, les culpabilités. L'homme sous l'emprise de l'ego ne pense qu'à lui, mais veut aussi que tout le monde pense à lui. Il a tendance à faire de lui, le centre de l'univers, les autres n'existant que pour servir ses intérêts. On peut se demander si la formule «L’ego du maçon, une entrave à l’idéal maçonnique» ne renvoie pas à l’interprétation spirituelle de l’ego. De même que les expériences spirituelles ou spiritualistes libèrent de l’ego qui entrave le développement de la personnalité, la FM en tant que mouvement spirituel serait le moyen de libérer le maçon de son ego pour lui permettre d’accéder à une vraie connaissance de lui. Pour surpasser notre ego, il est important d'écarter toute velléité de prétention et de vanité. Il importe de vaincre le superficiel et le paraître en se penchant plus à fonds sur ce que nous sommes réellement, assimiler le "connais-toi toi-même". Mais en tant que groupe humain, il nous faut savoir exploiter et polir le génie résidant dans les variantes et riches archétypes des caractères des uns et des autres car sans un minimum d’ego, on risque de perdre l’imagination créatrice, critère indispensable pour la réalisation de tout projet, de tout rêve et de toute ambition, fusse-t-elle collective. De plus, il est à craindre que si l’on pouvait bannir l’ego, plusieurs nobles causes n’auraient bientôt plus de serviteurs, ou, à tout le moins, ils seraient bien peu nombreux à les défendre.On peut constater que l’ego est une entrave à beaucoup de causes, de l’humanitaire aux pacifistes sans oublier les thèses écologistes très à la mode, mais à voir les défenseurs de ses nobles causes, on perçoit souvent derrière ces étendards d’idéaux les plus divers, des monceaux, pour ne pas dire parfois, des monstres d’égoïsme. Dès lors, la thématique pourrait se déplacer vers celle-ci: comment servir un idéal, une noble cause sans ego, sans faire preuve d’égoïsme? Nous Considérons que ce qui constitue une entrave au développement de la personnalité, et par extension, ce qui constitue une entrave à l’idéal maçonnique ce n’est pas l’ego en tant que tel, la personnalité de chacun, mais plutôt le faux self, l’ego dévoyé, cet ego souvent surdimensionné mais parfois aussi sous-dimensionné. Les fausses perceptions que nous avons de nous-mêmes, l’image disproportionnée de nous-mêmes, de nos capacités, la représentation surdimensionnée de notre personne sont autant de facteurs de dévoiement.C’est de cela qu’il faut se débarrasser. La FM peut nous y aider pour les différents moyens qu’elle offre. Le travail maçonnique ne consiste pas à renoncer à ce que nous sommes, mais plutôt à travailler sur nos défauts afin qu’ils ne deviennent pas une entrave à l’idéal maçonnique. Malheureusement, très souvent, par manque de réflexion et d’introspection honnêtes , et peut-être par défaut de courage, on a tendance à imposer son égo à sa pensée, et, à tenter de concilier la pensée maçonnique et son ego, faussant ainsi le processus maçonnique. Afin que l'idéal maçonnique ne soit pas entravé, le Maçon devrait impérativement abandonner son ego , partie intégrante de ses métaux, à la porte du temple et penser davantage aux autres , ce en privilégiant l'intérêt collectif en faisant fusionner les énergies individuelles. Comme le disaient certains Frères lors d'une réflexion sur l'égrégore, les objectifs communs sont des éléments qui doivent permettre de sortir de soi pour aller vers les autres et que « seul, on ne peut rien, ensemble on peut tout». Toutefois, si l'ego est une entrave à l'idéal maçonnique, il ne présenterait pas trop d'entraves à l'action maçonnique, tout au plus un peu d'ombre. Toute association de personnes doit compter avec quelques maillons faibles, sans pour autant que les valeurs fondamentales et les idéaux disparaissent. Construire son être intérieur accorde peu de place à l’ego, à l’égoïsme, car on ne se construit réellement qu’avec ses frères et c’est à travers eux que nous puisons nos aspirations et la force qui nous permettent d’avancer, à la fois seul et ensemble, vers notre idéal. Nul se proclame F M , les FF vous reconnaissent pour tel!La F M, la pensée symbolique servent à la recherche du moi véritable à travers la réflexion, la méditation, l’introspection. De par cette recherche on essaye de rapprocher le plus possible son ego de son moi véritable. Moi véritable que sa vie durant le franc-maçon essaye d’approcher dans sa quête initiatique.La franc-maçonnerie n’est pas une religion ou se retrouvent de dociles moutons de panurge, construisant ou rêvant à une destinée commune. Elle se veut le creuset d’un choc d’idées, d’un combat permanent entre la lumière et les ténèbres, un lieu de débat et de conciliation des contraires, une école d’ouverture d’esprit, d’humilité et de persévérance vers le mieux ETRE et le mieux SAVOIR. Ainsi, si les joutes oratoires peuvent favoriser la connaissance et l’émulation entre les frères, tous en seront bénéficiaires, mais si elles franchissent le cap de la quérulence, les FF\ se trouvent confrontés à une exhibition d’ego querelleurs. Dans ces cas là, il semble préférable de se fondre dans le silence de l’apprenti plutôt que de vouloir exprimer son point de vue, que les autres frères n’écouteront pas, car lorsque la passion fonde le dialogue, la raison en est absente. Et c'est sans doute un des buts de cette épreuve du silence qui est une des épreuves primordiales de l'initiation. Une faculté de se libérer des scories de l'ego afin de paraître alors en loge en être véritablement équilibré et libre et d'agir alors au mieux de l'intérêt de l'atelier, non par fatuité mais par amour fraternel. L’assiduité, le travail régulier, organisé, méthodique, s’appuyant sur les outils maçonniques et respectueux du rituel, sont les moyens par lequel le franc-maçon peut se libérer de ces entraves et faire des progrès en Maçonnerie en se construisant lui-même et en vivant de manière constructive, responsable et harmonieuse avec ses semblables. Car vivre en harmonie en soi et autour de soi c’est aussi tendre vers l’idéal maçonnique. Cependant, la soumission volontaire à un idéal provoque l’écartèlement entre responsabilité individuelle et conscience collective ou holistique. L’homme et le frère à fortiori, est toujours partagé entre ces deux pôles opposés depuis l’apparition et surtout l’affirmation de la conscience individuelle. Annihiler cette dernière au prétexte de lutter contre l’ego serait un grand pas en arrière pour l’humanité et un pas fatal pour la Franc-maçonnerie libérale. Seul, le choix de la conscience peut conduire à l’adoption d’un idéal, mais pas à une soumission aveugle à celui-ci.En conclusion, les comportements égotistes, issus d’un ego démesuré, supports de l’égoïsme primaire de l’homme renfermé sur lui même et sur ses convictions et peu soucieux de l’amour de son prochain et de l’autre sont un frein, un obstacle au progrès de l’humanité et constituent pour les frères d’Apollonius de Tyane une entrave réelle à l’ idéal maçonnique.Mais la méthode maçonnique, bien comprise , permet de ne pas éteindre la flamme de l’espérance , et encourage le maçon assidu et laborieux à toujours aller plus loin en s’efforçant avec tolérance de répandre toujours plus de lumière dans sa quête de perfection.
Pourquoi suis-je Franc-maçon?Travail en commun de la Loge Apollonius de Tyane
Ce texte constitue une synthèse des réflexions élaborées par les membres de notre Loge lors d'une séance. Il reflète la vision que les uns et les autres avons sur deux questions centrales :pourquoi devient-on Franc-maçon ? Que fait-on en Loge et pourquoi y accorde-t-on du temps et de l'énergie? Ce sont là deux questions centrales qui nous obligent à nous interroger sur ce que nous sommes et sur ce que nous faisons en Loge. Un travail, quelque soit sa nature, n'est efficace et constructif que dans la mesure où celui qui l'entreprend sait pourquoi il le fait et quelles sont ses motivations réelles. Nous devons donc nous interroger sur ce que nous faisons et sur le sens de notre démarche, a dit un de nos Frères! Nous sommes en Loge et nous y venons régulièrement, soit! Mais nous devons savoir pourquoi nous y venons et que cherchons-nous? L'être humain se caractérise par sa capacité de se poser des questions et de s'interroger sur le sens de la vie, a dit un autre Frère.
Pourquoi devient-on Franc-maçon ?
Je suis franc-maçon, a dit un Frère, parce qu’un jour j'ai frappé à la porte du Temple et on m'a ouvert. J'ai ensuite demandé la Lumière et on me l'a accordée ou plus exactement on m'a donné les outils nécessaires pour la rechercher. J'ai donc été initié, c'est-à-dire que j'ai accepté de me soumettre à un ensemble de rites d'initiation qui m'ont permis d'entrer dans la fraternité maçonnique. Je suis donc Franc-Maçon parce qu'un jour j'ai décidé de le devenir, sans savoir au préalable ce que cela implique comme contrainte et obligation. Il s'agit donc d'une démarche réfléchie, mûrement réfléchie (ne dit-on pas que le Franc Maçon est un homme libre et de bonnes mœurs, dans une loge libre). Cette démarche « libre » est cependant fondée sur une croyance, une utopie, un pari. Qu'elle soit par cooptation ou par candidature, l'adhésion à la franc-maçonnerie est fondée sur un pari. Elle repose sur la conviction a priori que la franc-maçonnerie est un lieu où on se cultive, un lieu où on cultive ce que les philosophes anciens appelaient la vertu, c'est-à-dire que nous apprenons à vivre avec les autres, dans la différence et la tolérance. C'est sans doute ce qu’un de nos Frères a appelé une "communauté de contacts où cohabitent le bon et le mauvais". Pourquoi ai-je décidé de devenir Franc-Maçon, s'est interrogé un Frère ? C'est sans doute, disait-il, parce que les possibilités qu'offre la vie profane sont limitées et parce que la vie symbolisée par l'acquisition des biens matériels est insatisfaisante. Il y a donc une recherche de quelque chose de plus, de ce que certains appellent un supplément d'âme, quelque chose que ni la religion ni la politique ne permettent de réaliser. Ce quelque chose c'est ce qu'un Frère a appelé l'unité de l'Être, le Centre de l'Union. Nous venons en Loge chercher ce que la vie profane ne peut nous donner : l'intégration de l'Être et la participation au tout de l'universel. A travers les systèmes politiques, les doctrines et les religions, les sociétés nous offrent des clivages et des visions opposées de la vie. Division entre gauche et droite, entre catholiques et protestants, entre musulmans, chrétiens et juifs, entre religieux et athées, entre religieux et laïcs, etc. Autant de divisions constitutives de l'identité des groupes sociaux, mais insatisfaisantes pour celui qui cherche autre chose, insuffisantes pour l'homme ou la femme de bonne volonté qui cherche à transcender les divisions pour aller vers l'Union. Si les divisions sont socialement nécessaires à la vie profane, nous savons qu'elles sont insatisfaisantes si l'on raisonne au niveau des individus dans une perspective universelle et transcendantale. Dans un ouvrage tout récent, le sociologue allemand Ulrich Beck dit ceci : « Dans un monde radicalement divisé, il ne sera possible de vivre en sécurité que quand chacun sera apte et prêt à voir le monde de la modernité déchaînée avec les yeux de l'autre, de l'altérité, quand l'évolution culturelle incitera chacun à pratiquer quotidiennement cette ouverture. Il s'agit de créer un common sense cosmopolitique (ce qu'il appelle une civilisation humaine), un esprit de reconnaissance de l'altérité, de l'autre », p. 13, in Pouvoir et contre-pouvoir à l'ère de la mondialisation, Paris, Aubier/Flammarion, 2003. N'avons-nous pas tous fait une fois ou l'autre l'expérience que des individus, que bien des choses auraient pu séparer ou opposer, trouvent des points communs leur permettant de transcender leurs différences statutaires ou sociales et de travailler ensemble par delà leurs divergences. La franc-maçonnerie vise à réunir ce qui est épars. La franc-maçonnerie nous offre la possibilité d'expérimenter d'autres modes du vivre ensemble, d'autres manières de concevoir les relations sociales; d'autres conceptions de l'homme qui placent au centre les qualités intrinsèques de chacun. A notre manière, mes frères, nous expérimentons en Loge (probablement le seul lieu actuellement possible) un mode d'organisation égalitaire. Chacun de nous, indépendamment de ses capacités, de son statut ou de ses richesses éventuelles, est l'égal de l'autre du point de vue des droits et des devoirs et du point de vue du travail maçonnique. Aucun n'est destiné à faire une chose ou une autre; aucun n’est destiné à commander ou à obéir. Nous sommes tous appelés à tour de rôle à assumer des responsabilités, à diriger mais aussi à obéir. C'est cette possibilité que la Franc-maçonnerie nous donne de vivre et d'expérimenter une mode de relations horizontales, qui est à la base de notre adhésion et la raison pour laquelle nous avons frappé à la porte du temple. C'est parce que nous étions insatisfait de ce que la vie profane nous offre, que nous sommes venus chercher ce qu'aucune organisation profane ne peut offrir: la possibilité de travailler sur soi au moyen d'outils symboliques pour s'améliorer et œuvrer par la même à l'amélioration du temple universel de l'humanité.
Que vient-on faire en Loge ?
Combattre mes vices et faire des progrès dans la Franc-maçonnerie : telles sont, rituellement, les raisons pour lesquelles nous sommes en Loge. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela signifie d'abord que le Franc-maçon sait qu'il a des défauts et des faiblesses qu'il doit corriger. Il éprouve donc le besoin de s'améliorer. Pour cela, il doit combattre ses défauts et s'efforcer d'être meilleur, en travaillant sur lui-même eu moyen des outils et des symboles. Le devoir d'un Franc-maçon, notre devoir, mes Frères, nous dit Oswald Wirth, est de fuir le vice et de pratiquer la vertu en préférant à toutes choses la Justice et la Vérité. Et c'est dans la Loge que nous, Francs-maçons, effectuons ce travail. Pour cela, nous devons être réguliers et persévérants; nous devons suivre régulièrement les travaux en Loge et apporter notre contribution quand cela est possible. La présence en Loge est nécessaire, elle est même indispensable, mais elle n'est pas suffisante. Par son travail, chacun de nous doit être « une colonne vivante du Temple ». Le Franc-maçon doit d'abord travailler pour son propre perfectionnement. Il doit également persister sans relâche dans la recherche de la vérité, en étant toujours plus exigeant vis-à-vis de lui même et de ses frères. Cela veut donc dire qu'avant d'envisager toute action sociale, le Franc-maçon doit entreprendre une action individuelle. Il doit s'imposer une discipline rigoureuse, celle de travailler sur lui-même au moyen des rites et des symboles, tout en s'appuyant sur le soutien de ses Frères en Loge. Il doit travailler à la taille de sa pierre, pour en ôter inlassablement les aspérités, l'équarrir pour la rendre parfaite en vue de sa destination finale. Nous devons nous efforcer de combattre nos défauts pour occuper notre juste place dans la Loge, et par delà dans la société. Le plus difficile, mais en même temps le plus important, ce n'est point d'ambitionner de changer le monde, mais c'est davantage s’efforcer de se changer soi-même et d'abord en se connaissant. Être un Franc-Maçon, a dit un Frère, c'est se connaître et se situer avant de vouloir tout changer. En effet, il ne manque pas de personnes qui sont prêtes à changer le monde, mais combien de réformateurs ou de révolutionnaires ont-ils été capables de réaliser leurs objectifs dans la durée, faute d'avoir fait ce travail sur eux-mêmes La Franc-maçonnerie nous dit qu'il faut s'efforcer de construire le temple de l'humanité, c'est-à-dire réaliser une société meilleure, plus juste et surtout plus humaine (dans les Constitutions d'Anderson, il est dit que le Maçon doit œuvrer pour la paix et le bien être de la Nation). Mais avant de vouloir réformer la société, ou en même temps, le Franc-Maçon doit s'auto-réformer, se changer lui-même. Un des aspects de cette auto-réforme, c'est d'accepter que les autres ont autant de valeurs que nous, que les qualités intrinsèques de chacun de nous n'ont rien à voir avec les différences de statut social, que quelque soit notre rang ou notre fortune, nous sommes l'égal de l'autre et l'autre est l'égal de nous. Nous sommes des Francs-Maçons parce que nous sommes à la quête de la Lumière, celle qui guide notre chemin obscur vers la vérité humaine, notamment la prise de conscience de la valeur intrinsèque de tout être humain. Sur le vaste chantier de l'humanité, nous sommes des ouvriers dispersés qui travaillent à l'édification de la Grande Œuvre. La Franc-maçonnerie nous permet de nous connaître, de nous reconnaître, de nous assembler et d'espérer ainsi réaliser un monde meilleur, à la condition que nous travaillons inlassablement sur nous-mêmes.
TRENTIÈME ANNIVERSAIREDE LA LOGE APOLLONIUS DE TYANE
Trente ans pour une loge, c'est déjà un âge, cela représente en fait plusieurs générations car habituellement, on est plus tout jeune quand on entre en maçonnerie et peu d'entre nous peuvent espérer rester trente années actif dans un atelier. C'était donc d'autres frères qui siégeaient il y a trente ans à ces mêmes plateaux et sur ces mêmes colonnes. Certains parmi eux ont rejoint I'Orient céleste, d'autres nous ont quittés parce qu'ils se sont éloignés de Genève ou parce qu'ils sont trop faibles pour se déplacer, d'autres enfin ne viennent plus parce qu'ils ont fait leur temps en loge et qu'ils continuent leur quête ailleurs, découvrant d'autres horizons. Un tel anniversaire nous donne l'occasion de repenser à eux et à leurs successeurs qui chacun à leur manière ont donné I'énergie nécessaire pour que cette loge soit créée et qu'elle survive, et enfin pour qu'elle devienne ce qu’elle est en ce jour du 24 mai 5997, date à laquelle nous pouvons majoritairement affirmer que la santé de notre atelier est à la hauteur de tout ce que nous aurions pu espérer. Cette heureuse situation ne doit pas nous empêcher de rester humble et modeste, sachant très bien que la santé d’une loge est très fragile et qu'elle ne dépend que de la bonne harmonie de l'esprit de ses membres. Cette harmonie, nous l'avons souhaitée, puis construite, au prix d'un travail régulier sur nous-mêmes et sur la loge. Merci donc aux anciens pour avoir donné juste ce qu'il faut par leur présence et leurs conseils. Merci à vous tous mes frères apprentis, compagnons et maîtres pour avoir fait preuve de juste mesure dans votre participation aux travaux de l'atelier, avec un réel esprit de fraternité qui a fait que cette loge prospère. De la fraternité, nous en avons souvent parlé en loge, nous lui avons tous donné une certaine image, parfois nous l'avons idéalisée, parfois malmenée, parce qu'elle nous aurait déçus. Mais qu’est-elle en vérité? Est-elle un mythe, un pur produit de notre imagination ? Est-elle un trésor caché dont la découverte et la pratique ont encore de belles heures à nous faire vivre ? Oswald WIRTH nous rappelle que : "La force d'une association réside essentiellement dans la cohésion de ses membres. Plus ils sont unis et plus ils sont puissants. En maçonnerie, l’union n’est point l'effet d'une discipline imposée, elle ne peut naître que de l'affection que ressentent les Initiés les uns pour les autres. Il est de la plus haute importance de contribuer par tous les moyens à resserrer les liens qui unissent les Maçons " La fraternité implique les notions de tolérance, d'affection, et aussi dans une certaine mesure : de charité, d'indulgence, de fidélité et de communion. De manière concrète elle se manifeste par une attention profonde d'un frère à I'égard de son semblable : une écoute respectueuse de propos que I’on ne partage pas forcément, une aptitude à prononcer une parole réconfortante, à agir avec un élan d'affection au moment opportun. Savoir proposer sans vouloir imposer, savoir être présent sans jamais être pesant. La structure de la loge maçonnique est favorable à I'épanouissement du comportement fraternel. Les bons sentiments d'un jeune initié vis-à-vis de ses frères se transformeront vite, s'il entend bien l'art, en véritable sentiment fraternel. Mais cette affection ne peut être immédiate, il faut laisser le temps agir pour que les liens s'établissent. " Il faut d'abord que tu m'apprivoises si tu veux que nous jouons ensemble" enseigna le renard au Petit Prince qui apprit également que le mot apprivoiser signifie créer des liens. Les liens ainsi créés vont nous rapprocher les uns des autres. Nous ne serons plus des étrangers car nous aurons pris le temps de nous connaître. Mais cela ne suffit pas pour faire de nous des frères. Il nous faudra faire preuve d'humilité, car les différences apparaîtront et il faudra bien les accepter pour aller de I'avant dans I'échange de relations fraternelles. Les accepter sans les juger, car les jugements prennent souvent un caractère définitif, et toutes choses "définitives" créent des limites qui ont pour effet de réduire la liberté de chacun. Il faut ainsi abandonner nos convictions pour nous mettre entièrement à l'écoute de I'autre, il faut accepter que notre frère ne soit pas ce que nous aurions souhaité qu'il soit, il faut renoncer à notre propre idéal de la fraternité pour reconnaître qu'il en existe d'autres, différents certes, mais ayant tout autant leurs raisons d'être. Cette disponibilité soudaine vis-à-vis de personnes venues d'ailleurs et que nous avons accepté comme frère est génératrice de sentiments de bien-être. Ces sentiments sont sécurisants et nous font réaliser que tous les hommes, quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent sont nos frères. Les Stoïciens de I'antiquité I'avaient bien compris : en condamnant I'esclavage, ils reconnurent la communauté d'origine des hommes et leur participation à I'universelle raison. Les Chrétiens, en associant fraternité et charité, ont développé le côté sentimental de la fraternité. Plus sélective et élitaire : la chevalerie moyenâgeuse, avec la "Fraternité d'armes", a mis en exergue les liens tissés par ceux qui ont lutté pour la même cause. Il s'agissait d'un engagement à se défendre I'un I'autre envers et contre tout, à se garder une foi inviolable et à tout faire pour mériter cette foi. Ce dernier exemple est frappant car il fait état d'une fraternité absolue et sans limites. Cette fraternité-là serait-elle un mythe ? En Maçonnerie, nous avons l'habitude de donner une mesure à toutes choses et à refuser les dogmes. La fraternité maçonnique est bien une réalité, mais elle a ses propres limites. Ces limites, nous les fixons nous-mêmes, elles dépendent de la sincérité de notre engagement. La maçonnerie propose et I'homme dispose : libre à chacun de progresser, libre à chacun d'accepter ou de refuser les richesses qui lui sont offertes, libre à chacun de collaborer à I'accroissement du patrimoine commun et de son propre patrimoine. La loge sera ce que nous en ferons, chacun est responsable de ce qu'elle deviendra par sa propre participation positive ou négative. Agir pour l'intérêt de tous, travailler individuellement pour tenter de créer un idéal de vie. Il faut apporter pour recevoir, se remettre en question de façon continue pour conserver le caractère initiatique de notre démarche, se souvenir que notre fierté est de créer l'unité dans la diversité et pour ce faire, utiliser le langage du coeur, persévérer dans notre démarche et ne pas oublier que nous avons des outils pour nous aider à rechercher la vérité. Le rayonnement de la loge dépendra de notre volonté de persévérer clans la recherche de la connaissance, afin d'être présent sur la scène de l'action. Rester humble, agir sans passion, ne pas démolir, mais transformer et construire, éviter de mal juger, mais aimer, agir pour le bien de tous. Nous hériterons de la loge que nous construirons, nous hériterons du monde que nous construirons. Pour agir dans cet esprit, la fraternité doit demeurer notre acte de foi afin de donner un sens à notre démarche. De la participation active de chacun des Frères dépend l'importance de la notion de réalité qui caractérise les relations fraternelles établies au sein de l'atelier. Il ne faut pas oublier qu'une loge n’est qu'un groupe de maçons et que la vitalité qui la caractérise n’est que le fruit d'un travail commun et de I'apport de chacun de ses membres. Son rayonnement, sa santé reflète directement I'état d’esprit et la volonté de participation de chacun. C'est dire l’importance de la cohésion et de la fraternité qui doit régner au sein de l'atelier. Sans fraternité, sans amitié et sans amour, la cohésion n'existe plus et la loge devient fragile. L'écoute de I'autre, la tolérance et le respect, nous ne cessons de proclamer qu'ils sont facteurs essentiels pour pouvoir oeuvrer à un idéal commun. Mais quel est cet idéal ? A ce sujet tous les maçons s'entendent, il s'agit du bien de I'humanité tout entière en défendant I'égalité des droits de chaque homme. Les avis divergent quant à la manière de réaliser cet idéal et ce n’est pas un mal, car ces méthodes de travail sont complémentaires. A l’image de la force de I'action qui n'atteindrait jamais le but recherché sans I'intelligence de l'esprit. Faut-il adapter le travail initiatique aux exigences du monde moderne ou faut-il à tout prix respecter la tradition transmise par nos prédécesseurs et s'abstenir de toute remise en question de nos rituels. Les avis des uns modèrent I'opinion des autres, mais nous sommes tous d'accord pour reconnaître qu'avec ou sans l'aide du G.A.D.L'U. notre devoir est d'agir. Agir avec intelligence et volonté, mais aussi avec douceur et amour, conscient que nous nous adressons à des hommes et qu'il est important de gagner leur coeur pour les rendre réceptifs aux messages des symboles et parce que nous avons besoin de chacun pour bâtir le temple idéal de I'humanité, édifice où toute femme et tout homme ont leur place, où nul ne peut être exclu si I’on veut effectivement lui donner le nom de temple de I'humanité. Nous ne le répéterons jamais assez : nous, Francs-maçons, ne détenons aucune vérité, nous ne possédons qu'une méthode de réflexion que nous souhaitons partager avec tous ceux qui en manifestent sincèrement le désir dans un esprit visant à mieux se connaître pour s'améliorer et à mieux connaître le monde pour mieux servir l'intérêt communautaire. Il est écrit que I'enseignement maçonnique se fait à travers la réflexion sur des symboles et sur des allégories. Je souhaiterais pour terminer cette planche traiter particulièrement d’une allégorie qui ne fait pas partie de nos rituels mais qui a, au cours de cette dernière décennie, conquis l'unanimité des coeurs de notre atelier. Richard Bach a retracé dans son livre "Jonathan Livingstone le Goéland" le difficile parcours d'un candidat à l'initiation. Il a su décrire les joies et les peines qui sont le lot quotidien de ceux qui aspirent au bonheur d'un état où la sagesse et la sérénité prennent la place essentielle des objectifs à atteindre. D'emblée, l'allégorie nous encourage à nous faire une juste idée du monde en privilégiant le travail de l'esprit. Je site un de ses passages : NE TE FIE PAS A TES YEUX, TOUT CE QU'ILS TE MONTRENT, CE SONT DES LIMITES, LES TIENNES. REGARDE AVEC TON ESPRIT, DÉCOUVRE CE DONT D’ORES ET DÉJÀ TU AS LA CONVICTION ET TU TROUVERAS LE CHEMIN DE L ENVOL. Il est certain que la vision du monde que nous offrent nos yeux est limitée, mais n’en est-il pas de même en ce qui concerne notre propre esprit? Et les yeux ne sont-ils pas un instrument de l'esprit? Tout comme les oreilles qui nous permettent d'entendre, chacun de nos cinq sens nous donne des informations qui deviennent le point de départ de toute réflexion et, par la réflexion, nous développons notre esprit, notre personnalité. Négliger I'apport d'information que nous offrent nos yeux, c'est s'imposer un handicap. Car même si cet apport ne nous enseigne pas la vérité, il nous montre une certaine réalité que notre esprit, s'il est habile et sage saura apprécier à sa juste valeur. Toutes les informations sont bonnes à prendre et ces informations nous sont données par nos sens, donc aussi par nos yeux, mais pas exclusivement par nos yeux. Et c'est peut-être cela que Richard Bach a voulu nous faire comprendre. Bien sûr, il n’est pas bon de trop se fier à ses yeux, mais il ne faut pas non plus trop se fier à son esprit, car celui-ci nous montre aussi les limites qui sont les nôtres. Mais il ne faut pas pour autant renier notre esprit, car cela reviendrait à nous priver de tout moyen de réflexion. L'esprit est là pour se renouveler lui-même et sans lui aucune évolution, aucune progression n’est possible. Cependant il est certain qu’à n'importe quel stade de son évolution, et aussi développé qu'il soit l'esprit nous apporte une vision du monde limitée par lui-même. Allons plus loin clans la citation de Richard Bach et réécoutons la suite : REGARDE AVEC TON ESPRIT, DÉCOUVRE CE DONT D’ORES ET DÉJÀ TU AS LA CONVICTION ET TU TROUVERAS LE CHEMIN DE L’ENVOL. Au début de ces lignes, on nous encourage à observer avec l'esprit comme étant le meilleur moyen que nous pouvons utiliser pour nous rapprocher de la vérité, de la sagesse. Il est vrai que plus que les yeux et que tous les autres sens, l'esprit est notre meilleur atout, car en plus des informations qui nous sont transmises par nos sens, il est doué de réflexion, il a pour partenaire la mémoire et n'a cessé d'être éprouvé toute sa vie durant. Sans doute imparfait, assurément emprisonné dans des limites qu'il s'est souvent lui-même fixées, l'esprit est cependant le principal guide susceptible de nous montrer la voie de I'envol. Pour bien utiliser notre esprit, il faut le faire travailler, l'éduquer, en tirer le meilleur parti car un esprit imbécile n'apporte rien à l'ignorant. Dans son livre sur le Compagnon, Plantagenet écrit: "L’ignorant avilit tout ce qu'il touche, car au lieu d'essayer de I'élever à la hauteur de ce qu'il ne comprend pas, il le rabaisse à son niveau et il est aidé par tous ceux qui, à un titre quelconque, font de la médiocrité des autres le fondement d’une apparente supériorité en même temps que la justification des privilèges qu'ils s’octroient." Ceci est vrai, mes frères, le manque d'intelligence, l'ignorance et la bêtise ont fait plus de dégâts et ont plus fait souffrir les hommes que l'absence de fraternité et l'indifférence. Hors nous sommes tous des ignorants. Ayons le courage et I'honnêteté de le reconnaître. Socrate ne déclarait-il pas que tout ce qu'il savait, c'est qu'il ne savait rien! Efforçons-nous donc de limiter nos insuffisances en privilégiant le travail de notre esprit. Découvrir ce dont nous avons la conviction, c'est mettre à I'épreuve notre esprit, c'est le pousser vers ses propres limites. Une fois ces limites atteintes, notre esprit n'a d'autre choix que de les repousser, d'en créer de nouvelles qu'il s'efforcera d'atteindre une nouvelle foi et ainsi de suite. Par ce biais, notre esprit sera souvent contraint de se confronter à lui-même, d'affronter ses propres contradictions, de se remettre sans cesse en question, reconnaître ses erreurs, ceci par son ouverture, par sa volonté qui lui fera sans cesse repousser les limites à l'intérieur desquelles il ne cesse d'évoluer, afin de se créer un horizon très vaste dans lequel il pourra effectivement trouver le chemin de I'envol.
L'Art Royal
Pour aborder le sujet de I'Art Royal, il faut remonter dans le temps parce qu'aujourd'hui on n’en entend plus guère parler. Il semble que cette appellation date du Moyen-Age pour désigner en priorité l'activité des alchimistes, aussi parfois dénommée le grand art, avant de dériver vers certaines pratiques magiques, puis occultistes, avant de réapparaître dans la psychologie moderne, notamment dans les travaux de C.G. Jung.
Les Francs-maçons eux, incorporent l'Art
Royal dans 1'étude des sujets maçonniques et ils se plaisent souvent à faire remonter
leurs traditions jusqu'aux lointaines origines des premières civilisations. Je
ne vais pas les décevoir ce soir puisque je vais remonter beaucoup plus loin encore,
jusqu'à 1'apparition de 1'humain, non pas pour glorifier notre ordre mais pour
tenter d'expliquer, si faire se peut, la démarche de l'Art Royal. *** L'apparition de l'homme, descendant de son cousin le singe, est caractérisée par deux phénomènes : le langage d'une part, et de 1'autre, la confection des outils. Toute 1'évolution humaine s'est développée à partir du langage et, ne l'oublions pas, de la confection des objets, d'abord des outils et des armes, puis de divers objets facilitant les tâches quotidiennes. C'est grâce à une conceptualisation, une représentation mentale tout d'abord, puis une mémorisation et une transmission entre les générations ensuite, que le phénomène humain s'est développé. *** Le langage semble avoir joué un rôle primordial dans ce développement, mais qu'en serait-il, s'il n'avait été accompagné par 1'activité manuelle, par la réalisation des objets. En résumé, on pourrait dire que le langage a donné naissance à la théorie et, l'activité manuelle à la pratique, à l'artisanat. On oppose souvent la théorie à la pratique, on débat de la primauté de l’une sur 1'autre, mais en fait le développement humain conjugue les deux, toute théorie nécessitant une vérification pratique pour être justifiée ou corrigée. *** Cette opération
de mise en oeuvre forme ce qu'on appelle 1'expérience. L'humanité d'aujourd'hui
n'est donc que le fruit de ces milliards d'expériences accumulées par
les individus et mémorisées au cours des siècles. Mais la théorie n'a pas toujours
précédé 1'expérience. Souvent 1'expérimentation donne naissance au concept
théorique. De grandes découvertes sont parfois le fruit du hasard ou le résultat
d'intuitions géniales. D’où proviennent-elles
? Le
développement du génie
humain s'explique facilement par la nécessité, par la volonté de survie. Nécessité
fait loi, dit-on à juste
titre, mais nécessité suffit-elle à tout expliquer ?
Quelle nécessité de construire des temples, des cathédrales, de sculpter des
anges, de
peindre des madones ? *** Comment expliquer cet extraordinaire développement du génie humain, tout d'abord dans 1'architecture sacrée, des pyramides aux cathédrales, par le seul concept de la nécessité ? Les ouvrages militaires, les routes et les ponts, les habitations peuvent s'expliquer par le besoin de se défendre, de se protéger, mais l'architecture sacrée ? Jamais je ne me satisferai des explications freudiennes, des théories modernes s'évertuant à trouver une explication à l'inexplicable, se servant du refoulement ou de la peur des dieux pour tenter de justifier à bon compte 1'apparition de tant de génie, de tant d'énergies consacrées à un ou des buts immatériels. Il faut aller chercher dans d'autres directions, moins réductrices que les explications psychanalytiques et matérialistes à la mode pour comprendre ces phénomènes.*** Depuis l'apparition des premières civilisations sédentaires, 1'architecture et plus précisément l'art sacré font leur apparition, et révèlent les capacités créatrices des hommes. Les Assyriens, les Égyptiens, les Chaldéens, rivalisent de génie architectural pour exprimer leur dévotion, leur reconnaissance aux dieux, avant les grecs et les romains dont la démarche nous est plus familière. Tout cela en vain, selon les chantres du matérialisme régnant en maîtres sur la culture officielle d'aujourd'hui. Vraiment ? N'existe-t-il aucune autre explication à une telle débauche de génie créateur, dont nous sommes les lointains héritiers ? Tous ces édifices sacrés n'auraient aucun sens, aucune raison d'être ? Je ne le crois pas. Qu'ils aient perdu avec le temps leur signification originelle, je peux l'admettre, mais qu'ils aient perdu toute signification, je ne le pense pas. Leur message, qui formait le ciment de ces sociétés dont certaines ont disparues, nous interpelle encore, si nous voulons nous interroger au-delà des discours des penseurs matérialistes en vogue. *** Personne aujourd'hui
n'accepterait en Europe, la destruction
volontaire d'une cathédrale gothique, au nom de la sauvegarde du patrimoine.
Mais savons-nous encore qu'au début du siècle passé, plusieurs églises
romanes et gothiques ont été détruites, parfois seulement pour en récupérer
les pierres comme à l'abbaye de Cluny,
non loin de chez nous. Mais si ces cathédrales
nous interpellent, ce n’est pas pour leur seule affectation religieuse, dont
une minorité se soucie encore, mais pour leur valeur architecturale et sculpturale,
pour un contenu que nous ressentons à défaut de 1'expliquer rationnellement.
Si cette valeur est contenue dans les pierres, elle a été déposée, inscrite
par le maillet et le ciseau de la main de 1'homme. L’œuvre, les chefs-d’œuvre
de l'antiquité au Moyen-Age, sont les fruits du travail de l'homme, de la conjugaison
du génie, de 1'esprit, et du travail manuel, de la mise en oeuvre, de la mise
en forme des pierres, des objets. *** Lorsque nous étudions ces chefs-d’œuvre, nous nous penchons sur des ouvrages achevés, que nous détaillons pour en comprendre les structures, la géométrie, la beauté, etc. Cette démarche est efficace, et nous apprend beaucoup. Quelques-uns vont plus loin encore et tentent de redécouvrir les techniques oubliées de mise en oeuvre de ces édifices colossaux, si l'on connaît les faibles moyens techniques des hommes du passé. Mais au-delà du résultat et des techniques de mise en oeuvre, il demeure quelque chose de constant, d'immatériel, qui a permis la réalisation de ces chefs-d’œuvre. Cette «chose», c'est le travail, 1'énergie consacrée à cette mise en oeuvre, cet effort de tous les ouvriers, du plus humble au dirigeant, du transporteur au maître maçon pour les cathédrales. Tous ces efforts, ces énergies domptées, maîtrisées pour oeuvrer dans une direction unique, malgré la diversité des travaux entrepris, voilà qui mérite réflexion. *** Nous savons
que les récompenses étaient maigres pour les ouvriers, esclaves dans les temps
reculés, miséreux, puis bénévoles. Les travaux n'étaient pas accomplis par
tous avec enthousiasme, amour des dieux, mais plutôt par contrainte ou nécessité
encore... Cependant, dans
l'accomplissement des tâches, dans la qualité des tailles des pierres,
dans la précision du travail, digne des maîtres horlogers, dans la beauté
et le raffinement des sculptures, nous percevons une présence humaine ou surhumaine
pour certains, cette présence de la mise en oeuvre, du bonheur de la tâche
accomplie, de 1'effort, de l'art... Il faut bien prononcer le mot et revenir sur
son histoire pour mieux saisir son
contenu, oublié ou dénaturé de nos jours. *** L'art. Le terme vient du latin et signifiait tout d'abord la science, le savoir, avant de devenir le moyen, la méthode, puis les aptitudes, 1'habileté, le savoir-faire. L'art est donc un savoir-faire, ce que l'homme ajoute à la nature. Par extension l'art est devenu l'ensemble d'une méthode, d'une discipline, nécessitant un apprentissage en vue d'une pratique. Cette définition a été reléguée depuis le XVIIIème siècle à 1'artisanat, réservant progressivement l'usage du noble vocable « art » aux artistes, à ceux dont la tâche exclusive est de produire le beau. Auparavant art et artisanat signifiaient une seule et même chose. *** La distinction entre artiste et artisan apparaît au XVIème siècle
et sera consacrée plus tard avec la création
des académies des Beaux-Arts. Cette distinction est issue de la culture européenne,
de la Renaissance. En simplifiant, on peut dire que 1'artiste se consacre
à une oeuvre de beauté, inutile pour la survie, Partisan à un
ouvrage utile dont la beauté est
ornementale, donc secondaire. Au XIXème siècle cette distinction
s'est enrichie d'une nouvelle catégorie entre Beaux-Arts et artisanat avec
la création des arts appliqués, issus du monde industriel. Dans la première moitié
de notre siècle finissant, on peut signaler la tentative de réunir sous un même
toit Beaux-Arts et arts appliqués avec la création de l'institut du Bauhaus à
Weimar, puis à Dessau,
due à 1'instigation de l'architecte Walter Gropius. Derrière
cette tentative, se cachait peut-être le dessein de retrouver un art total, un Art
Royal ? *** L'Art Royal est donc avant tout un art, c'est à dire un savoir-faire, une mise en oeuvre, une pratique, non pas une théorie. Il est lié à la vie même, à la fonction humaine, au devoir d'être humain. C'est la première constatation, la première certitude. La seconde a trait à l’œuvre, au chef-d’œuvre. La caractéristique du chef-d’œuvre, c'est d'aller au-delà de la simple fonctionnalité, d'être un ouvrage de transcendance, d’œuvrer vers quelque chose de plus que 1'objet dans sa seule fonction usuelle. Pourquoi décorer une arme, pourquoi construire un temple, une cathédrale ? Pour remercier les dieux ? C'est une explication. Pour dominer le peuple, lui inspirer la crainte? Cela en est une autre, mais ces explications d'ordre stratégique ou politique ne nous apprennent rien sur les qualités exceptionnelles des artisans constructeurs. *** Les intrigues du Vatican n'expliquent
pas les dons des sculpteurs et des peintres, la majesté de la colonnade du
Bernin ni la beauté du plafond de la chapelle Sixtine exécuté par
Michel-Ange. L'histoire de 1'humanité conserve la trace des chefs-d’œuvre, elle
rejette au rebut l'intrigue politique
lui ayant parfois donné naissance. Et derrière la beauté de l’œuvre
se profile le travail de 1'artiste ou de l’artisan consacrant son énergie à
la mise en oeuvre. Sans cette opération
magique de la mise en oeuvre, pas de sculpture,
pas de peinture, aucun chef-d’œuvre. Il existe des peuples sans art, sans transcendance,
on les appelle barbares... Quelquefois, j'ai l'impression que le monde
contemporain, qui refuse toute transcendance, qui ne s'intéresse qu'à l’accomplissement
des besoins nécessaires à la survie, comme notre société de consommation
mercantile, s'apparente de plus en plus au parcours de ces peuples barbares.
Heureusement, dans nos démocraties diverses tendances cohabitent plus
ou moins bien, mais elles cohabitent tout de même. *** L'Art Royal pour exister doit inclure une dimension transcendantale. Qu'elle soit qualifiée de religieuse, de mystique, de spirituelle ou plus simplement de fraternelle, 1'Art Royal, tout comme 1'art, recherche la beauté, déjà une forme de transcendance en elle-même, comporte une dimension transcendante. Par transcendance, il faut comprendre quelque chose de plus qu'une simple activité rationnelle, tournée vers une finalité pratique ou en vue de l'obtention d'un résultat concret, quantifiable, qu'il s'agisse d'argent, de reconnaissance publique ou de tout autre avantage précis. *** Ces éléments ne sont pas à rejeter, ils peuvent représenter
une part importante des motivations de 1'activité humaine, mais ne doivent
pas être déterminants. L'orgueil, le goût du lucre ou la simple nécessité
ne sont pas à
condamner globalement, c'est lorsqu'ils prennent le dessus sur toute autre
considération qu'ils peuvent devenir exécrables. La nécessité peut produire
des chefs-d’œuvre, mais les chefs-d’œuvre puisent leur inspiration à
une autre source
que la nécessité. Il ne faut pas comprendre mon propos en vue d'une justification
du religieux ou d'une idéalisation de la pratique de l’art, mais plutôt d'une
démarche intérieure, ancrée dans 1'âme humaine, d'une capacité. *** A
ce point de notre exposé, je peux dire que l'Art Royal nécessite au moins
deux conditions : premièrement,
la pratique d'un savoir-faire spécifique, adaptée
à chaque
forme particulière;
secondement, la
capacité d'une transcendance liée à
cette pratique.
Mais de quelle pratique et de quelle transcendance
parlons-nous ? Tout
le monde n’est pas artiste, 1'Art Royal est-il réservé
à une
élite ? Non.
Les explications présentées jusqu'ici illustraient une démarche,
un cheminement appuyé sur des faits historiques. Pour aller plus avant, il
faut actualiser le passé, c'est à dire accorder la prééminence de la démarche
constructive,
sur le résultat final. Autrement dit, les chefs-d’œuvre que nous ont légués
ces générations de constructeurs, de francs-maçons opératifs, d'artistes,
ont une valeur
historique indéniable, mais leur secret réside, peut-être davantage dans leur
élaboration, je précise dans l'instant présent de la mise en oeuvre de chaque
pièce, plutôt
que dans le résultat final connu de tous. L’œuvre nous prouve par sa présence
qu'elle existe, mais elle prouve surtout la capacité contenue dans l'être humain
de la réaliser. *** C'est sur cette capacité, ce déploiement de génie que va notre admiration et notre respect. Il faut donc pour apprécier 1'art, reconnaître et apprécier 1'effort de chaque artisan, artiste, maître constructeur. La capacité du faire pour faire, le bonheur de se sentir exister en tant qu'être humain, grâce à cette pratique, cette mise en oeuvre de toutes ces énergies contenues en chacun de nous. C'est au cœur de cette action que la transcendance intervient, sans calcul préalable de la part de 1'homme. Elle s'approprie l'être dans l'instant de 1'engagement, de la mise en oeuvre, de 1'action. *** Mais ce discours a-t-il encore une raison d'être aujourd'hui, puisque l'artisanat est dépassé par l'industrie, elle-même dépassée par la robotique, 1'électronique et autres processus de création contemporains ? Pour pouvoir répondre, il faut encore regarder en arrière, pas très loin cette fois-ci, et se demander pourquoi, ces capacités ont-elles disparues ? A quel moment cet artisanat de génie se perd-il ou à tout le moins se déplace-t-il vers d'autres secteurs ? Pour simplifier, on peut prétendre que ce moment commence avec l'abandon de l'architecture sacrée et de l’art sacré au profit de 1'art tout court et de l'architecture profane. Lorsque le souverain prend possession du plus bel édifice, jadis consacré à ou aux dieux, pour en faire sa résidence, le temple consacré à sa gloire temporelle. *** La Renaissance marque à ce sujet le tournant historique du monde ancien et du monde moderne. La Franc-maçonnerie suit le mouvement mais ne le précède pas. Plutôt que de se mettre au service des monarques et des nobles, elle s'éloigne du monde actif, opératif, pour se retrancher dans un monde théorique, spéculatif. Les secrets de fabrication tombent en mains profanes et sont transmis par des modes devenus aujourd'hui conventionnels, c'est à dire par les écoles et les universités avec leurs professeurs, et les maîtres artisans pour les métiers de 1'artisanat. En un sens, les universités et le professorat sont probablement la cause de la mort de la Franc-maçonnerie opérative. *** La laïcisation avant l'heure de l'art sacré marque la fin du secret de « fabrication » à l'origine des loges maçonniques du Haut Moyen-Age. La Franc-maçonnerie spéculative n'est-elle qu'un sursaut des anciens pour conserver quelques prébendes, supportant mal cette évolution? C'est une hypothèse, mais il en existe une autre, vers laquelle je pencherais plutôt. Lorsqu'ils ont vu leur savoir se répandre, comme une simple technologie, accessible à tous moyennant un apprentissage ou des études, les vrais maçons ont compris que le secret de leur démarche, leur foi, leur engagement intérieur dans le processus de l’action allait disparaître. Ils ont alors cherché à sauvegarder ce secret, et ont voulu sacraliser ce processus de création, à lui imprimer un contenu transmissible à travers un langage symbolique, le langage des outils, que les francs-maçons d'aujourd'hui rabâchent trop souvent sans prendre conscience de sa dimension cachée. *** Les
anciens avaient compris que ce n'est
pas en apprenant une technologie du dehors (comprenez par transmission
théorique) que 1'on pouvait réaliser des chefs-d’œuvre, mais en y accédant
de l'intérieur, par la mise en oeuvre, par la prise directe de 1'expérience reliant
1'homme à l'objet. Ce message, qu'ils ont tenté de sauvegarder et de transmettre
avec un relatif succès, semble justifier, à mes yeux, 1'essentiel de la démarche
maçonnique spéculative, telle qu'elle existe depuis le XVIIIème siècle. *** Le secret de l'Art Royal me semble résider dans cette approche de l'intérieur, approche totalement négligée dans tous les enseignements contemporains. Aujourd'hui, malgré les dénégations de ses représentants officiels, la plupart des modes d'enseignement fonctionnent sur la théorisation des données, en fait sur le clonage pour utiliser un langage contemporain imagé, et les résultats de ces méthodes s'observent malheureusement partout. L'évacuation du moral, de l'être, de la dimension intérieure de l'homme, pour pouvoir mieux égaliser (au plus bas niveau) les humains, a déjà porté et continue de porter ses fruits amers. *** Heureusement
d'autres disciplines semblent prendre la relève pour contrebalancer les
effets pervers de cette éducation « objectivée » et purement théorique.
Elles nécessitent cet engagement total
de 1'être, ce mariage sacré entre théorie et pratique, comme certains arts martiaux, lorsqu'ils sont bien compris, ou
la pratique des arts comme la musique,
et certains sports, dont on encense les élites. Cet engouement s'explique peut-être
par le besoin d'accéder à un art supérieur, un Art
Royal, c'est à dire un art dans la pratique duquel on ne triche pas. Peut-on dire
que ces êtres pratiquent un Art Royal, alors qu'ils ne sont même pas Francs-maçons
? A vous de répondre si vous comprenez
bien 1'Art... *** L'Art Royal était à l'origine une pratique des alchimistes, dont le but vulgaire visait la transmutation du plomb en or. Derrière cette façade matérialiste, il y avait une symbolique. Tout d'abord, le symbole de l'or, du matériau inaltérable, incorruptible. Ensuite le symbole de la transmutation, de la transformation d'un état existant à un autre, fruit d'une mise en oeuvre dont j'ai déjà abondamment parlé précédemment. Enfin, le rôle de 1'alchimiste, de 1'intervention humaine, rôle central, puisque ses dons, son engagement, son expérience, sa sagesse sont nécessaires au succès de l'opération. *** Tout le monde sait que l'alchimiste visait à une transformation intérieure, de son état vil, en un état nouveau, supérieur, voire immortel. Pour parvenir à cet état comparable à l'or, il faut devenir incorruptible, terme dévalorisé qui retrouve aujourd'hui un peu de son sens, après les innombrables scandales non seulement du monde financier, où les moyens et les buts se confondent souvent, suivis des scandales politico financiers ou seulement politiques, des promesses aux trahisons des politiciens, et, plus récemment des scandales de la corruption sportive, du dopage des actifs, aux pots de vin versés aux organisateurs de joutes ! Soudainement, il semble que la nécessité d'une éthique fasse son chemin aux yeux de l'opinion publique. *** Pouvait-on
concevoir qu'un alchimiste triche avec ses formules pour obtenir
de l'or ? Peut-on
admettre qu'un sportif se dope en vue de surpasser ses concurrents
? Quelle
émulation si les conditions d'un concours sont truquées ?
Personne
n'admet la tricherie, et pourtant elle règne partout !
Des lors, peut-on s'étonner
des conséquences ?
Cette quête du
spirituel dans l'homme, d'une essence
incorruptible, voire immortelle n'a pas disparu, elle a été évincée par une
intelligentsia sans
convictions, athée le plus souvent, dont les idées nous ont été imposées par des courants littéraires
et pseudo philosophiques. Il n’est pas de mon ressort
de poser la question de 1'existence de Dieu, mais simplement de rappeler que
la dimension spirituelle existe dans 1'être humain, qu'il soit sportif,
religieux et même athée. *** Ce
courant de pensée matérialiste qui nous étouffe a trouvé sa principale justification
dans sa lutte conte l'Église et ses prélats. Or, s'il était venu le temps de
se défaire de 1'emprise des religieux sur la société, l'alternative purement athée
n’est pas la solution toute trouvée pour la voie de l'humanité. Dans ce combat
historique contre l'oppression divine, I'homme a pris progressivement la place
accordée primitivement aux Dieux, puis au Dieu unique. Depuis la Renaissance,
nous observons ce phénomène de divination de I'homme en parallèle
avec l'éloignement de la présence divine. Les artisans étaient anonymes lorsqu'ils
construisaient des cathédrales. Ils gagnèrent un nom, une signature à
la Renaissance. Aujourd'hui, les
artistes produisent peu, mais sont très célèbres et poursuivis
par les journalistes jusque dans leurs chambres à coucher...
Aux dieux anciens invisibles ont succédé
des dieux contemporains de chair, mais rarement d' esprit. *** L'Art Royal s'accommode mal de cette « évolution », il se meurt, il est mort peut-être. Pour la culture officielle, il a rejoint les pratiques douteuses de la divination aux côtés de l'astrologie et d'autres pratiques occultes, il a basculé dans le camp de l'irrationnel. Car I'homme moderne se veut un être rationnel, scientifique, un être pour lequel tout a un sens, à tout le moins une explication. Mais l'irrationnel n'a pas disparu, il se tient de I'autre côté, que l'on qualifie d'inconscient, mais auquel on fait appel lorsque le rationnel n'apporte plus de réponse. Comment l'Art Royal peut-il exister dans ce monde rationnel, depuis que les alchimistes sont devenus de simples chimistes ? *** La séparation du spirituel et du temporel a-t-elle marqué la fin de 1'Art Royal, pris entre deux voies, comme 1'astrologie et 1'astronomie se sont scindées, l'une devenant divination et l'autre science ? « Ce schisme, probablement l'un des plus importants de l'histoire humaine, s'il a servi le progrès de la science, n'a pas servi le progrès de 1'Homme. Heureux scientifiques, pour lesquels l'histoire de 1'homme est pratiquement achevée. Après la mort de Dieu au siècle passé et la mort de 1'Art dans la seconde moitié de notre siècle, la mort de I'homme est déjà programmée... » *** La quête du réel qui gouverne la démarche des scientifiques ne doit pas se confondre avec la seule étude du monde matériel. La psyché existe, les travaux des psychanalystes en ont révélé une partie et de nombreux effets dans la vie des individus. Plus abstrait encore, le monde des idées, seule réalité pour certains philosophes comme Platon, façonne le monde. Le Communisme est une idée, une abstraction, mais sa propagation a influencé le cours de l'histoire contemporaine, et provoqué quatre-vingt millions de morts en moins d'un siècle. Est-ce une réalité ou une illusion ? *** Si l'idée est une illusion, ses effets ont été bien concrets. Si I'Art Royal est une illusion pour beaucoup, sa pratique, peut avoir également des effets bien concrets sur les individus qui sauront en comprendre la teneur. Il n'est pas une profession, mais peut s'exercer dans toutes les professions, il n'est pas physique, mais il influence le monde physique, comme les idées influencent les comportements humains. Certes il nécessite des qualités morales, que chacun possède au fond de lui, s'il ne nie pas sa conscience. Sa mise en oeuvre s'observe dans la sincérité de ses engagements, dans 1'accomplissement de ses devoirs et de ses tâches et surtout dans le respect de son prochain. Car le réel ce n'est pas seulement l'objet matériel, le plomb transformé en or, la pierre brute taillée, le réel c'est le regard sur l'autre et aussi le regard de l'autre sur soi. *** Cette alchimie n'est pas une pratique dans un creuset perdu au fond d'un manoir isolé, c'est une mise en oeuvre dans nos actions quotidiennes, dans nos rapports avec les autres, non seulement dans ce que nous attendons d'eux, mais dans ce que nous leur apportons. Pour terminer, je vais illustrer mon propos d'un exemple simple. Lorsqu'un artisan, réalise un objet, il s'applique, il donne le meilleur de lui-même, son engagement transcende ses connaissances de son art, pour réussir le plus bel objet, le meilleur, qui fonctionnera le mieux, durera le plus longtemps etc. Cet état d'esprit dans lequel il entreprend son ouvrage, si de tels artisans existent encore, voilà la définition de I'Art Royal. Cet artisan ne va pas réaliser cet objet pour lui-même, ne dit-on pas que les cordonniers sont les plus mal chaussés ? Il va le réaliser pour un autre, il recevra son dû en échange, mais sa véritable récompense sera dans ce travail accompli avec amour. Et le regard de l'autre, du client à qui est destiné l'objet voilà l'ultime rapport avec la réalité. *** Ce n'est pas l'objet qui est la seule réalité, c'est l'approbation de 1'autre. Lorsque nous disons en face de tous ces objets mal foutus, inutiles, devenus le lot du quotidien dans notre société, qu'une publicité intensive nous pousse à acquérir, « de qui se moque-t-on ? Nous avons le regard du client, de 1'homme qui se sent floué par un échange trompeur, par un marché de dupes. L'un produit pour le seul but de dérober le bien de l'autre, en lui livrant un faux objet, un objet inutile, vide, sans "valeur". *** Autrefois,
notre artisan transmettait quelque chose de plus avec son objet façonné dans
les "règles de I'Art". Le langage exprimait la vérité des choses... Le bel
ouvrage
engendre le respect, et confère la dignité à l’artisan.
Le
Compagnonnage
n'a
pas définitivement perdu cette coutume que la Franc-maçonnerie a transposée sur
le seul plan moral, démarche justifiée peut-être, mais plus difficile à
vérifier. Seule la
fraternité peut exprimer ce rapport, si elle est bien comprise, comme doit être
compris I'Art Royal... *** La pratique
de I'Art Royal sollicite la présence de l'homme, de 1'être humain
dans sa totalité, être de chair certes, mais être spirituel, 1'un et 1'autre
formant ensemble une présence. Cette pratique exige de 1'être un engagement sincère,
une quête sans tricherie en vue de son accomplissement.
La Méditerranée, l'Europe et leurs peuples, quels dialogues?
Planche présentée à une Tenue de Saint Jean d'Hiver
Les deux Saint Jean sont indissociables de la Méditerranée et c'est pour parler du contexte dans lequel ils vécurent et agirent que le travail qui est présenté s'intitule: " La Méditerranée, l'Europe et leurs peuples, quels dialogues? " Cette question n'est pas nouvelle, elle se pose toujours comme un énorme point d'interrogation qui s'éloigne ou se rapproche selon les évènements créés par les peuples riverains ou par ceux qui vivent dans les bassins des grands fleuves qui ont leur estuaire en Méditerranée. Les religions et les différents mythes du bassin méditerranéen firent, au cours des siècles écoulés, de nombreuses tentatives pour mettre en place autour des rives habitées, la carapace d'une élémentaire "sagesse", souvent par la force, en créant ou en détruisant empires et royaumes. Durant toute cette longue période, il n'a jamais été question de dialogues, seule la force qui oppose les hommes était l'instrument qui imposait, par le moyen de diviser pour régner, religion, conquêtes, commerces et même canons artistiques dans ce climat d'intolérance manifeste. Pourtant, entre ces îlots à première vue figés, s'est faufilée, à partir de l'an 600 avant J.C, une nouvelle manière de penser, d'évaluer, de synthétiser les éléments connus ou à connaître grâce aux travaux et découvertes qui furent développés par la civilisation grecque, héritière des précédentes, Sumer et l'Égypte. La "science" et la " philosophie " venaient de faire leur apparition sur la scène de l'Histoire, la civilisation du Verbe et du Livre se mettait en place et elle apportait avec elle cet élément, cette interface jusque-là inconnu " le doute... Ce fut la première fenêtre ouverte sur l'inconnu, l'édifice mythique et dogmatique n'était plus hermétique; une modification, modeste au début, venait de se faire dans la carapace antique apparemment infaillible; le point d'interrogation venait d'apparaître au-dessus de la Méditerranée et de ses habitants; une question, un point d'interrogation, un doute, n'étais-ce pas déjà une amorce de dialogue? Si les Grecs furent à l'origine de la diversification de la promotion de la science et de la philosophie, les Romains, les Arabes et les Juifs prirent aussi, par la suite, une grande part à leur diffusion sur les deux rives de la Méditerranée pour s'étendre jusqu'aux régions les plus septentrionales de l'Europe. Cependant à l'époque romaine, discrètement, en Judée un homme un Juif que nous appelons aujourd'hui Jean le baptiste et que nous associons au solstice d'été, s'adressait à la foule et annonçait la venue de la Vraie Lumière ; celle qui allait éclairer le chemin des hommes pour leur dévoiler l'existence de la fraternité, de la tolérance, du don de soi et de la solidarité ; une si petite chose apparemment parmi tant de grandes choses et pourtant, ce qu'il disait s'est accompli jusqu'à nos jours. La deuxième fenêtre, toujours sous l'impulsion des Grecs, s'ouvrit et laissa entrer encore plus de Lumière dans la carapace appareillée par les dogmes et les pouvoirs, elle prit le nom de Démocratie, ce fut une véritable révolution pour ceux qui en bénéficièrent. L'esclave lui, au service des démocrates, conserva le statut d'une " CHOSE avec une voix". Néanmoins les deux fenêtres étaient ouvertes et nous bénéficions encore aujourd'hui de cet éclairage qui bouleversa le monde méditerranéen d'abord et européen ensuite. Le dialogue entre l'individu et la cité venait de naître, pour la première fois apparaissait le citoyen. Mais aussi, par l'ouverture de cette deuxième fenêtre, apparaissait la venue de la Vraie Lumière celle que Jean le Juif avait annoncée. Un autre Juif, que nous appelons Jésus, naissait dans l'inconfort d'une étable et, après avoir donné un message d'amour aux hommes, mourrait crucifié parce qu'il avait osé dire : "Vous parcourez votre chemin dans les ténèbres, je vous apporte la Lumière pour vous aimer les uns les autres. " Le deuxième Jean, cet autre Juif disciple de Jésus, qui le fit connaître depuis sa retraite de Pathmos, celui que nous appelons l'évangéliste, que nous fêtons aujourd'hui au solstice d'hiver pour observer le retour de la Lumière, a écrit l'un des évangiles, qu'utilise cette Loge de Francs-Maçons. N’a-t-il pas été l'interface entre le monde antique et le monde nouvellement éclairé qui s'ouvrait devant l'Humanité ? Vraisemblablement ce fut le cas jusqu'à aujourd'hui. Pendant presque mille ans, le bassin de la Méditerranée fut un énorme livre où furent consignées toutes les découvertes scientifiques et éthiques, que les moyens de communication de l'époque permettaient d'échanger. N'était-ce pas là déjà, la preuve d'un formidable dialogue engagé entre les élites intellectuelles et artistiques auxquelles nous ajouterons les associations d'artisans et confréries Compagnonniques de l'Antiquité, du Moyen Age et de la Renaissance? C'est certain, mais, il n'en fut pas tout à fait ainsi; l'Europe née des invasions successives et des oppositions qui en résultèrent; le chaos qui suivit l'effondrement de l'Empire romain en 465 permit à la religion chrétienne de s'implanter solidement au moyen des ordres monastiques. Le dialogue n'était pas au rendez-vous, le monologue chrétien allait imposer sa loi à une grande partie de l'Europe et de la Méditerranée pendant des siècles, la Vraie Lumière d'amour était occultée et remplacée par une lumière de pouvoir; la Force avait remplacé la Sagesse. Toutefois, à la suite des Croisades, la libre-pensée se faufilait déjà à la Renaissance, via les métiers de la construction, des Arts et même de la musique, vers le siècle fertile à son épanouissement, le XXVIIIe. L'Islam ne fut pas en reste puisque dès le Vllle siècle la rive sud de la Méditerranée et une grande partie de l'Espagne furent sous la domination arabe jusqu'en 1492. Remercions-les de nous avoir fait connaître, avant l'an mille, les philosophes grecs de l'Antiquité, les 9 chiffres indiens et cette merveille mathématique qu'est le zéro. Tout bascula au XVe siècle, en 1492, lorsqu'un enfant de l'Italie de la Renaissance fit un rêve fou et s'en alla vers l'ouest pour atteindre l’Inde et découvrit le nouveau monde. En même temps, disparaissaient l'influence de la Méditerranée, la pensée et la science des Arabes en Espagne, laissant l'Europe pitoyablement livrée aux guerres de religion et aux excès de l'Inquisition. Dès ce moment, le chaos réapparut et la Méditerranée se replia sur elle-même, elle ramena sur elle sa couverture de brume et eut le chagrin de voir que les hommes qui l'avaient tant aimée au point de s'entre-tuer pour la posséder l'oublièrent pour s'en aller vers ces nouveaux espaces où l'on disait que le soleil ne se couchait jamais. Néanmoins, sur la rive nord, des hommes comme Montaigne, Descartes, Spinoza, Rubens, Michel-Ange et Léonard de Vinci, Averroès, Avicenne, Érasme et tant d'autres perpétuèrent science, arts et philosophie en dépit du chaos et de la prédominance de l'Église et de l'absolutisme royal. L'éthique, chose nouvelle, continuait à circuler dans les esprits des XVI et XVIle siècles, la Lumière qui allait éclairer le siècle suivant prenait forme. Mais à notre époque, nous peuples de l'Europe moderne, avec nos jugements de valeurs rationalistes, si nous voulions imaginer la panoplie de ceux que nous voudrions voir dialoguer entre eux, serait-ce : Entre la Chrétienté et l'Islam ? Entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée? Entre les Francs-Maçons qui existent partout en Europe ? Entre ceux qui ont du pétrole et ceux qui n'en ont pas ? Entre les hordes de touristes qui envahissent les rives de la Méditerranée chaque année et le flot d'émigrés qui, n'ayant plus rien à perdre, montent vers le Nord de l'Europe ? Entre les États tolérants vis-à-vis des Droits de l'Homme et ceux qui les rejettent? Il y a encore le cas où un territoire est revendiqué au nom d'une Tradition religieuse ancestrale et où le dialogue toujours rompu se transforme en affrontement meurtrier. Faut-il alors renoncer à entreprendre quelque chose? N'y a-t-il rien à proposer, à envisager pour sortir d'une impasse historique à bords tranchants et apparemment sans issue? Pour répondre à cette question, ne nous égarons pas trop vite dans les méandres des Déclarations, Chartes, Conventions et Résolutions instituées par les Organismes internationaux mandatés, elles sont plus ou moins acceptées, parcimonieusement appliquées et même parfois totalement rejetées. Elles sont souvent émises par des Organismes qui connaissent mal ceux à qui elles s'adressent, l'Histoire fourmille d'exemples où le remède a été pire que le mal. Après la science, la philosophie, la démocratie, le message d'amour et de solidarité, nous avons ouvert, nous les Francs-Maçons, la troisième fenêtre du Temple, celle par laquelle pénètre la lumière de l'éducation et de la connaissance, la lumière indispensable au dialogue où l'individu est face à lui-même et aux autres, conscient de ce qu'il est au sein de l'humanité qu'il contemple par les deux autres fenêtres déjà ouvertes. Parce qu'il pouvait associer la liberté de pensée, le regard, le livre et la parole, l'Homme allait devoir apprendre, redevenir apprenti, à être un membre actif de cette humanité; à être un homme libre, à être un homme qui a remplacé la croyance par la Foi, le dogme par le doute et la raison, la dictature par la démocratie, l'esclavage par la Liberté, le châtiment par la tolérance. Pour nous adresser, à notre époque, à ceux avec qui nous voudrions dialoguer qu'ils soient ou non de notre culture, où sont les limites de ce que nous appelons la Méditerranée? Du coté de la rive nord, est-ce une zone fictive située au sud d'une ligne, que l'on pourrait tracer de Bordeaux à Istanbul et passant par Lyon et Venise, la Méditerranée verte pourrait-on dire, située en Europe? Sur la rive sud de couleur ocre, les limites, situées en Afrique, sont-elles mieux définies, ou sont-elles floues comme le désert qui s'enfonce vers le centre de l'Afrique, floues comme l'adresse des camps des nomades, floues comme la position des sources d'eau vitales pour les habitants culturellement riches par les effets d'une Tradition toujours en vigueur? Est-ce cette différence de potentiel qui fit de tout temps circuler un courant civilisateur dans les régions entourant l'énorme étendue d'eau saumâtre dans laquelle l'Italie baigne son énorme jambe ? Est-ce cela qui fit s'épanouir, au XVllle siècle, la raison qui allait donner aux hommes le libre arbitre et le terrain fertile où grandirent les semences appelées "sciences, Liberté, philosophie, démocratie, citoyenneté " ? Oui, et le courant de pensée issu du siècle des Lumières a été à la pointe du progrès dès sa naissance parce que ses membres étaient des hommes libres, parce que " éduqués " aux sciences et aux lettres de leur époque, celle des "Lumières ". Qu'en est-il à présent, existe-t-il un ou des dialogues entre l'Europe, la Méditerranée? Comme il l'a affirmé depuis le XVllle siècle, l'homme libre pense que c'est ce dialogue entre les hommes et les femmes de chaque époque qu'il faut intensifier, pour se découvrir des affinités mutuelles si longtemps occultées, pour mettre en commun systèmes et méthodes permettant de promouvoir l'éducation à la citoyenneté à tous les niveaux des écoles ou dans les lieux d'éducation, de rencontre et de réflexion. Se parler, s'écouter, se regarder, partager et surtout échanger avis et suggestions pour que chacun puisse exposer librement ses idées sans contrainte telle que cela se fait en Loge. La question posée en titre, tout en étant ancienne, est d'une brûlante actualité ; pour y répondre, la rhétorique a montré ses limites, alors agissons en être humain et seulement en être humain au moyen de ce privilège dont nous bénéficions, LE DROIT A l'ÉDUCATION.
La Franc-maçonnerie a montré que sa méthode pédagogique, basée sur le travail individuel, est bienfaisante pour l'ensemble de la collectivité. A nous de répandre dans ce monde cet idéal et cette méthode pour que l'Humanité puisse admirer par les trois fenêtres, enfin ouvertes, ce que signifie réellement être libre. Si nous laissons passer cette chance, nous en serons alors réduits à considérer que dorénavant, le hall d'un supermarché ou la terrasse du " Café du Commerce " deviendront la Tribune du peuple et seuls endroits où existera la liberté d'expression et l'échange d'idées, avec toutefois ses limites, ses extrémismes et même parfois ses violences? C'est peut-être une fois de plus là, comme ce fut le cas à Athènes, il y a bien longtemps, que se noueront les vrais dialogues entre les humains puisque les États responsables ne conçoivent presque toujours le dialogue que d'une manière qui ressemble fort à un monologue, le leur. De l'autre coté la puissance de l'argent réduira-t-elle l'Humanité à l'état d'esclave moderne, rivé derrière un PC, transformant des produits industriels alimentaires et autres en déchets de toutes sortes pour le profit de quelques uns? Ne nous laissons pas envahir par l'espoir stérile, les phrases toutes faites n'ont plus leur place dans le monde injuste et cruel actuel, ce qu'il faut c'est mettre des actes en pratique et être convaincu que dorénavant ce ne sera plus « si dieu le veut » ce sera « si l’homme le veut » et l’homme c’est le citoyen. Celui-ci a son destin entre les mains, il peut faire disparaître, en moins d'une journée, trois mille ans de civilisation par l'usage inconsidéré et irresponsable des moyens de destruction qu'il a mis au point. Est-ce une éventualité? Mieux c'est une possibilité! Les atteintes déjà irréversibles à l'environnement vont mettre la vie sur la Terre en grand danger; pour le profit immédiat tout sera mis avant la protection de la qualité de la survie de l'Humanité. Allons-nous assister à ce spectacle qui va nous détruire sans réagir? Peut-être est-il déjà trop tard? Je ne le crois pas, comme par le passé, les peuples citoyens de la Méditerranée et de l'Europe, qui disposent des trois flambeaux civilisateurs qui sont : les temples, les églises, les mosquées, les synagogues pour la Sagesse; la place publique pour la Force de la démocratie et le marché pour admirer la Beauté et consommer les fruits des travaux des hommes et de la nature. Ils seront, encore une fois, les détenteurs, les gardiens et les continuateurs de ce qui semble manquer à bien des endroits de la planète, une civilisation basée sur l'homme, sa liberté de conviction, sa culture, son savoir, son savoir-faire et non sur le dogme, la contrainte, l'esclavage économique et la machine avec ses dérivés. Il y a, j'en suis certain, encore des hommes et des femmes, parmi le monde profane et les Loges maçonniques, qui sauront mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour que l'Humanité ne sombre pas dans un irréversible chaos. C'est en étant capable d'avoir su appréhender la réalité que nos prédécesseurs et en particulier les francs-maçons depuis le XVIIIe siècle, ont donné à l'Humanité la démocratie, les moyens de s'instruire et de décider de l'avenir tous ensemble et non selon le désir de profit et l'ambition d'un ou plusieurs potentats. Serons-nous assez téméraires, nous Méditerranéens et Européens du troisième millénaire, pour affirmer que l'espoir de Paix, le respect de la dignité humaine et la justice reposent peut-être sur le fait que nous devons faire notre devoir de citoyen, et rien que notre devoir comme le firent les deux Saint Jean patron de la Franc-maçonnerie? Oui, nous pouvons répondre à la question du titre par: Communiquons, communiquons, il en restera toujours quelque chose, parce que "L'on ne va pas chercher la paix chez les autres, on l'apporte avec soi !" Et soyons convaincus que, comme par le passé, La Méditerranée sera toujours le futur d'une histoire.
JONATHAN LIVINGSTON, LE GOÉLAND
NE TE FIE PAS A TES YEUX. TOUT CE QU'ILS TE MONTRENT, CE SONT DES LIMITES, LES TIENNES. REGARDE AVEC TON ESPRIT, DÉCOUVRE CE DONT D'ORES ET DÉJÀ TU AS LA CONVICTION ET TU TROUVERAS LE CHEMIN DE L'ENVOL. Il est certain que la vision du monde que nous offrent nos yeux est limitée, mais n'en est-il pas de même en ce qui concerne notre propre esprit ? Et les yeux ne sont-ils pas un instrument de l'esprit? Tout comme les oreilles qui nous permettent d'entendre? Chacun de nos cinq sens nous donnent des informations qui deviennent le point de départ de toute réflexion et par la réflexion, nous développons notre esprit, notre personnalité. Négliger l'apport d'information que nous offrent nos yeux c'est s'imposer un handicap. Car même si cet apport ne nous enseigne pas la vérité, il nous montre une certaine réalité que notre esprit, s'il est habile et sage saura apprécier dans sa juste mesure. Toute information est bonne à prendre et ces informations nous sont données par nos sens donc aussi par nos yeux. Mais pas exclusivement par nos yeux. Et c'est peut-être cela que Richard Bach a cherché à nous faire comprendre. Bien sûr, il n'est pas bon de trop se fier à ses yeux, mais il ne faut pas non plus trop se fier à son esprit car celui-ci nous montre aussi les limites qui sont les nôtres. Mais il ne faut pas pour autant renier notre esprit car cela reviendrait à nous priver de tout moyen de réflexion. L'esprit est là pour se renouveler lui-même et sans lui aucune évolution, aucune progression n'est possible. Cependant il est certain qu'à n'importe quel stade de son évolution, et aussi développé qu'il soit l'esprit nous apporte une vision du monde limitée par lui-même. Allons plus loin dans la citation de Richard Bach et réécoutons la suite : REGARDE AVEC TON ESPRIT, DÉCOUVRE CE DONT D'ORES ET DÉJÀ TU AS LA CONVICTION ET TU TROUVERAS LE CHEMIN DE L'ENVOL. Au début de ces lignes, on nous engage à observer avec l'esprit comme étant le meilleur moyen que nous pouvons utiliser pour nous rapprocher de la vérité, de la sagesse. Il est vrai que plus que les yeux et que tous les autres sens, l'esprit est notre meilleur atout car en plus des informations qui nous sont transmises par nos sens, il est doué de réflexion, il a pour partenaire la mémoire et n'a cessé d'être éprouvé toute sa vie durant. Sans doute imparfait, assurément emprisonné dans des limites qu'il s'est souvent lui-même fixées, il est cependant le principal guide susceptible de nous montrer la voie de l'envol. Découvrir ce dont nous avons la conviction, c'est mettre à l'épreuve notre esprit, c'est le pousser vers ses propres limites. Une foi ces limites atteintes, notre esprit n'a d'autre choix que de les repousser, d'en créer de nouvelles qu'il s'efforcera d'atteindre une nouvelle foi et ainsi de suite. Par ce biais, il sera souvent contraint de se confronter à lui-même, d'affronter ses propres contradictions, de se remettre sans cesse en question, reconnaître ses erreurs, ceci par son ouverture, par sa volonté qui lui fera sans cesse repousser les limites à l'intérieur desquelles il ne cesse d'évoluer. Afin de se créer un horizon très vaste dans lequel il pourra effectivement trouver le chemin de l'envol.
La présente planche est fondée principalement sur un essai d’un Evêque suédois, Anders NYGREN, président de la fédération Luthérienne mondiale, né à Göteborg en 1890. Cette étude publié en 1930 en trois volumes intitulée « EROS ET AGAPE, la notion chrétienne de l’amour et ses transformations » fut traduite en français et publiée chez Aubier à Paris la dernière fois en 1962 et est épuisée aujourd’hui à ma connaissance. Elle a néanmoins influencé plusieurs auteurs depuis sa publication, notamment Denis de Rougemont auteur de « l’Amour et l’occident » et plus récemment André Comte Sponville dans son « PETIT TRAITE DES GRANDES VERTUS » paru au PUF, collection Perspectives Critiques en 1995. Préambule Cette étude propose une réflexion sur les deux définitions de l’amour que sont l’Eros grec et l’Agapè chrétienne. Selon notre auteur, l’Eros grec est conditionné par la valeur propre de la personne qui en est l’objet alors que l’Agapè chrétienne est entièrement spontanée et libre. Elle n’est pas déterminée par la valeur qu’elle reconnaît à son objet, mais elle est créatrice de cette valeur. Dieu n’aime pas la personne humaine parce qu’elle a, en elle-même, une valeur qu’il reconnaît. Il crée sa valeur en l’aimant. Dès lors, l’Agapè devient un acte de pure création, elle est source de vie. D’où une première conclusion générique : L’Hellénisme a une vision statique de Dieu, Le Christianisme a une vision dynamique de Dieu.
L’Originalité de la vision chrétienne de l’Amour Il faut distinguer l’Eros de Platon et l’Agapè chrétien, confusion de l’Histoire. Ces deux notions de l’Eros et de l’Agapè ne peuvent être opposées car elles représentent des grandeurs, des mondes incomparables. Leur assimilation s’est faite par traduction des mots grecs Eros et Agapè, tous deux traduits sous le même vocable d’amour. Il s’agit donc d’une confusion issue de la langue. La comparaison entre ces deux notions en tant que mobiles fondamentaux d’une religion les a mises en concurrence. Leur étude doit être abordée d’une manière scientifique, même si elles sont issues d’une intuition primitive, elle doit être soumise au contrôle de la science, sans jugement de valeur préalable. La science veut comprendre et non apprécier. La morale antique était individualiste, dominée par le problème du bonheur, on peut résumer en quelques traits, pour : - les Hédonistes, le bonheur c’est le plaisir de l’instant. - Aristote, le bonheur c’est l’activité et le progrès. - Stoïciens, le bonheur c’est l’autonomie et l’indépendance à l’égard des biens extérieurs de la vie, l’état convoité s’appelle : l’Ataraxie. L’irruption du Christianisme transforme le problème radicalement. Il fait de la collectivité le point de départ de la considération morale. Le problème du Bien n’est plus seulement pour l’individu, mais pour la collectivité de l’homme dans son rapport avec autrui. Ainsi apparaît l’idée d’Agapè, notion collective. L’Agapè synthétise en un seul terme la notion de l’Amour de Dieu et de l’Amour du prochain. L’Agapè constitue la conception fondamentale et originale du Christianisme. Par comparaison la définition de l’Eros platonicien, ce n’est pas l’amour physique, ou alors il y a deux Eros : l’un vulgaire, l’autre céleste. C’est l’Eros céleste, dans le cas présent qui est en concurrence avec l’Agapè, car il a pour but de transcender l’Ame et de la délivrer des liens du monde sensible.
L’Agapè : l’Amour chrétien
L’Amour chrétien transforme les formes antiques de l’amour par un fondement positif bien déterminé : L’AMOUR DES ENNEMIS. Cet amour engendre la relation de l’Homme avec Dieu qui fait luire le soleil sur les bons et les méchants. « Aimez vos ennemis, afin que vous soyez fils de votre Père céleste » (Matthieu V, 44 et s.) Jésus apporte un changement radical au Judaïsme, car il déclare : « Je ne suis pas venu pour appeler les justes, mais les pécheurs ». Il prêche ainsi un nouveau rapport à Dieu : « Ce n’est pas une communion régie par la loi, mais par l’Amour » Les attributs de l’Agapè peuvent se résumer comme suit : a) L’Agapè est spontanée et « non motivée » : L’Amour de Dieu est sans motif : Jésus a combattu l’idée juridique des rapports de l’Homme à Dieu, vision juive du Juste appliquant la loi. b) L’Agapè est indépendante de la valeur de son objet : Elle exclut radicalement toute idée de mérite. c) L’Agapè est créatrice : L’Amour divin ne s’adresse pas à ce qui est déjà en soi digne d’amour ; au contraire, il prend pour objet ce qui n’a aucune valeur en soi et lui en donne une. L’Agapè ne constate pas des valeurs, elle en crée. Elle aime et par là elle confère de la valeur. Elle est un principe créateur de valeur. d) L’Agapè crée la communion : Comment l’homme accède-t-il à Dieu ? Par la voie du Juste et sa conduite méritoire ? Par la voie du Pécheur faisant pénitence et humilité ? L’Agapè ce n’est pas la voie de l’Homme vers Dieu, c’est Dieu qui descend vers l’Homme.
Le témoignage des paraboles de l’Evangile : Dans la Parabole de l’enfant prodigue et dans celle des vignerons, le Père, Dieu accorde le pardon et distribue les récompenses sans tenir compte de l’aspect juridique et du mérite de chacun. Aux ouvriers qui réclament plus selon cet ordre du mérite, il rétorque qu’ils ont reçu le salaire convenu (un denier) et il ajoute : « Où vois-tu de mauvais œil que je sois bon ? » Les pécheurs ne peuvent revendiquer, ils acceptent la bonté non motivée. « Je t’ai remis de ta dette parce que tu me l’avais demandé, ne devrais-tu pas aussi avoir pitié de ton compagnon de services, comme j’ai eu pitié de toi ? » L’Agapè de Dieu est donc le critère de l’Amour chrétien. Il traite de l’Amour pour Dieu et simultanément de l’Amour du prochain. L’Amour pour Dieu exige une appartenance absolue à Dieu. Il ne recherche rien, même pas à acquérir Dieu lui-même comme dans la voie mystique. Le désir de l’acquérir serait l’amour de Dieu, envers Dieu. C’est un don libre, gratuit, on obéit à Dieu. L’Amour du prochain est un commandement distinct de l’Amour pour Dieu, bien que tous deux soient issus de l’Agapè, mais ici, il s’agit d’aimer son prochain dans la réalité concrète et non de principe spirituel, et d’inclure l’amour de ses ennemis. Seul le don de l’Agapè qui procède de Dieu peut l’accomplir. On ne peut séparer l’Amour du prochain au sens de l’Agapè de l’amour pour Dieu.
L’Eros : l’Amour grec
La notion grecque de l’Eros est antérieure à la conception de l’Agapè que nous venons de décrire. Dès lors la première question a trait à la continuité ou, au contraire, à la rupture. La piété déterminée par l’Eros a-t-elle frayé la voie au Christianisme ou lui a-t-elle fait concurrence ? Quelle importance avait pour le Christianisme le fait de pénétrer dans un milieu marqué par l’Eros et sur un terrain déjà exploité ? Deux réponses sont possibles. On peut d’une part faire valoir que la piété déterminée par l’Eros avait accompli une partie de la tâche, et considérer cette piété comme ayant joué un rôle pédagogique et préparatoire en vue du Christianisme. On peut, d’autre part, considérer les rapports qui existaient entre la piété antique déterminée par l’Eros, et le Christianisme comme une concurrence et montrer le danger que l’Eros constituait pour le Christianisme. L’Eros est né de la piété déterminée par les mystères. La théorie de l’Eros est, en dernière analyse, une sotériologie, soit une doctrine du Salut obtenu par un rédempteur. Cette idée de la double nature de l’homme, de l’origine et de la qualité de son âme, ainsi que de sa libération du monde sensible et de son ascension vers la patrie divine d’où elle est originaire, constitue le plan fondamental sur lequel repose toute idée d’Eros. En l’homme réside une essence divine qui, contrairement à sa nature, est captive dans les liens matériels. L’homme est de la race de Dieu. La partie raisonnable de son être est un fragment de la raison divine du monde. Il faut qu’il descende en lui-même, qu’il apprenne à se connaître, et à connaître sa valeur supraterrestre ; puis, qu’il sorte de lui-même, c’est-à-dire qu’il s’arrache à son existence liée à des conditions temporelles et matérielles, et qu’il se fonde dans la divinité. Alors, il sera véritablement lui-même.
L’idée platonicienne de l’Eros a) Eros et dialectique : Platon dans sa « théorie des idées » a opéré la synthèse du rationalisme grec et de la mystique orientale. L’opposition du Logos et du Mythe. Il n’existe pas dans la conscience antique de séparation bien nette entre la philosophie et la religion. L’Eros se situe plutôt dans le plan du mythe que dans celui du Logos. On peut dire que le mythe central du platonisme est le mythe de l’Eros. Plus que tout autre, il nous permet d’apercevoir les mobiles les plus profonds de la philosophie platonicienne. L’originalité de la conception de Platon réside dans le dualisme radical des deux mondes, celui des sens et celui des Idées. Le monde des Idées (monde nécessairement reconnu par la raison) et le monde des sens (monde de la perception fortuite) sont immédiatement juxtaposés, mais ce qui est remarquable, ils sont de valeur inégale. Le rôle de l’homme placé entre ces deux mondes et en contact avec eux, est de former le passage de l’un à l’autre. Il ne doit pas les réunir dans sa personne, mais au contraire s’arracher du monde inférieur et s’élever au monde supérieur. C’est la victoire du monde des Idées sur le monde des sens. Mais cela n’est possible que grâce à l’Eros dans l’homme. L’Eros est la conversion de l’homme du sensible au supra-sensible. Il est l’aspiration de l’âme vers ce qui est en-haut. Il est une force réelle qui élance l’âme vers le monde des Idées. Si l’Eros n’existait pas, les deux mondes ne communiqueraient plus, ils demeureraient sans contact l’un avec l’autre. C’est l’Eros qui est à l’origine de ce mouvement vers le haut. Il constitue l’avantage immense que le monde des Idées possède sur celui des sens. Le mythe de la caverne qu’expose Platon au livre 7 de « La République » nous raconte qu’au sein du monde sensible nous sommes comme prisonniers dans une caverne sur les parois de laquelle nous ne verrions que des ombres. Quiconque n’a vu que ces ombres les tient pour la réalité véritable. Mais le philosophe, affranchi, qui est sorti de cette sombre caverne et s’est élevé des ténèbres du monde des sens à la clarté des Idées, sait qu’on ne peut trouver la réalité véritable que dans le monde supérieur, tandis que le monde sensible ne nous montre que le reflet de ce qui est. Il faut que l’homme – fut-ce au prix de la souffrance – s’arrache au monde inférieur et sensible et se tourne vers ce qui est vrai et transcendant. b) Le mythe d’Eros : Platon dans « Phèdre » part du postulat que l’Ame humaine a une origine et une valeur surnaturelle. Dans une existence antérieure, elle a contemplé le Vrai, le Beau et le Bien. Et cela lui a laissé une impression si profonde que malgré sa chute et les liens qui l’unissent au monde physique, elle a gardé la réminiscence de la splendeur du monde supérieur et ressent un attrait souvent incompréhensible vers lui. De même que la pierre est naturellement attirée vers le bas, l’âme, par sa nature divine, est attirée vers ce qui est en-haut. Tout ce qui existe tend à occuper sa place naturelle. L’Eros est précisément cet attrait de l’Ame vers le monde supérieur. Il empêche l’âme de se complaire dans le monde temporel et lui rappelle qu’elle y est de passage, comme une étrangère. L’Amour que Platon prêche est l’Eros céleste, l’amour du monde des Idées, le désir de participer à la vie divine. Quand l’âme est touchée par les rayons de la beauté, il lui pousse des ailes et elle peut s’élever au supra-sensible. La beauté que l’homme découvre ici-bas dans le monde sensible a pour rôle d’éveiller l’Eros dans l’âme, mais sans que l’amour demeure attaché à la beauté de l’objet. Ce moment ne doit être qu’une phase dans l’ascension constante qui caractérise l’Eros. Ce qui est beau physiquement n’est que le point de départ du mouvement ascendant qui ne parvient au but que dans le monde des Idées. Dans « Le Banquet » Platon se sert de l’image de l’échelle que l’âme doit gravir pour parvenir au monde supérieur. L’Eros a, par nature, un double caractère, il n’est ni purement divin, ni uniquement divin, mais quelque chose d’intermédiaire, un grand démon. Il est intermédiaire entre ce qui est mortel et ce qui est immortel, entre la sagesse et la déraison. Il est l’amour de ce qui est bel et bon. L’Eros est tout d’abord le désir, puis la voie qui mène l’homme vers Dieu, enfin l’amour égocentrique. La définition de l’Eros par Platon, c’est l’intermédiaire entre la privation et la possession. Le premier caractère de l’Eros est l’aspiration, la convoitise, le désir. On ne convoite, on ne désire que ce qu’on ne possède pas, ce dont on est privé. Le sentiment de privation est un élément constitutif de l’Eros. L’amour est donc pour Platon, l’état intermédiaire entre privation et possession. Le désir ne suffit cependant pas à définir l’Eros. Il existe une forme de désir qui entraîne l’âme vers les régions inférieures et qui la lie au monde temporel, c’est l’amour sensuel. L’Eros se distingue de ce dernier en ce qu’il tend vers les sphères supérieures. Il est l’aspiration de l’âme vers le monde céleste, le monde des Idées. Le désir varie suivant la qualité de l’objet désiré. Le désir des choses supérieures diffère du désir des choses inférieures. Mais malgré ces différences, l’Eros qui tend vers des choses supérieures est également un désir. L’Eros est l’intermédiaire entre la vie humaine et la vie divine, du mortel à l’immortel. L’amour divin unit les hommes aux dieux, mais non pas que les dieux font preuve d’amour. « On aime ce que l’on n’a pas et dont on est privé. » « Qui pourrait désirer ce qu’il possède déjà ? ». Les dieux possédant toutes choses et ne manquant de rien, ne peuvent éprouver d’amour. La seule relation qu’ils peuvent en avoir c’est d’en être l’objet. L’Eros est donc la voie ascendante qui mène l’homme vers la divinité et non la voie de la divinité s’abaissant vers l’homme. La théorie de l’Eros n’abolit pas le dualisme radical qui existe entre les deux mondes. Si le monde sensible prend une valeur positive, dans le sens de ce qui est beau physiquement est le souvenir ou le reflet de ce qui est la Beauté en soi, le dualisme radical des deux mondes paraît vaincu au profit d’une image harmonieuse du monde. Néanmoins l’opposition demeure, et l’Eros n’est en aucune façon l’approbation du monde matériel. Il est au contraire le véhicule pour la fuite hors de ce monde. L’amour et le désir ne se rapportent pas à la beauté intrinsèque de l’objet, celui-ci ne vaut, d’après la théorie de l’Eros, qu’en tant qu’il évoque le monde supérieur. La théorie de l’Eros ne connaît pas d’autre moyen de rédemption que le renoncement au monde matériel. L’Eros est un amour égocentrique. Tout se ramène au moi et à son destin. Le seul fait que l’Eros est un désir suffit à le rendre égocentrique. L’amour tend à conquérir et à posséder l’objet dont l’homme constate la valeur et croit en avoir besoin. « C’est la conquête du bien (du profitable) qui fait le bonheur des heureux ». L’amour par conséquent, est toujours un désir d’immortalité. Or même dans ce désir, nous percevons l’indice d’une volonté égocentrique. L’Eros, même sous sa forme la plus élevée en tant qu’aspiration vers le divin, n’abandonne jamais son caractère égocentrique.
Evolution historique
La vision de Saint-Augustin Chez Augustin une conception nouvelle se forme. De la rencontre entre l’Eros et l’Agapè, il naît un troisième mobile caractéristique, à savoir sa conception de la Caritas. La Caritas, amour pour dieu, est à l’origine de ce qui constitue véritablement le Bien, de même que son contraire, le désir charnel, est à l’origine de ce qui constitue le Mal. En définitive, une seule chose est commandée au Chrétien, à savoir la Charité. En ce sens il existe, selon Augustin, un parfait accord entre l’Ancien et le Nouveau Testament, puisque tous deux, ils culminent dans l’Amour éprouvé pour Dieu. La différence entre eux est celle-ci : dans l’Ancien Testament Dieu exige l’Amour, dans le Nouveau il nous donne par surcroît ce qu’il exige. Augustin cependant ne voit pas que l’Agapè chrétienne est à l’opposé de l’Eros et qu’ils se comportent comme l’eau et le feu, et il tente un compromis. Quel est le défaut de l’Eros qui doit être corrigé ? La Superbia, toujours inhérente à l’Eros : l’élévation de l’Ame vers le monde supérieur éveille aisément un sentiment de contentement et d’orgueil. Augustin l’a observé en lui. Lorsque l’Ame s’élève, elle est saisie par un sentiment d’exaltation. Elle a le pressentiment d’être déjà au but et elle oublie la distance qui la sépare de Dieu. Elle imagine qu’elle a franchi cette distance et c’est pourquoi elle n’atteint jamais son but. Le seul remède contre cette superbia, qui fait que l’Eros ne peut atteindre son but, c’est l’Agapè divine. Il découvrit l’opposition fondamentale entre l’esprit néo-platonicien et l’esprit chrétien : d’un côté la superbia, de l’autre l’Humilitas. L’Humilitas divine doit triompher de la superbia humaine. Analyse de la notion de Caritas La caritas renferme tout un ensemble d’idées. Pour Augustin, aimer signifie : diriger son désir, son appétit, vers un objet. Tous les hommes veulent être heureux, l’amour est comme l’expression la plus élémentaire de la vie humaine. Le désir est la marque de toute créature. Dieu seul est l’être immortel qui possède la vie en lui-même. Il en est tout autrement de la vie créée, la vie humaine. Elle ne possède pas son bonum, il faut qu’elle le recherche et elle le fait par l’amour, le désir vers l’acquisition de ce bien. Par conséquent le désir ne constitue rien de condamnable ou de mauvais. La distinction entre la création et le créateur, Augustin l’identifie à celle qui existe entre le temps et l’éternité. Le temps se décompose en trois moments : le passé, le présent et le futur, mais que sont-ils ? Le futur n’est pas encore et le passé n’est plus. Le présent, à l’instant suivant a cessé d’être. Seul le présent qui ne peut devenir un passé est, au sens propre du terme. Un tel présent n’existe pas dans le temps, il ne peut exister que dans l’éternité. L’homme est lié à l’existence temporelle, il ne possède pas son bonum en lui-même et doit le chercher en-dehors de lui-même. Il ne vit pas dans le présent, et pourtant dans son amour, il n’aspire à rien d’autre qu’au présent : 1) L’amour cherche son bien. 2) Celui-ci équivaut à ce qui est. 3) Seul le présent est. Le temps du Créateur est le présent éternel. Caritas et cupiditas L’amour qui désire n’est ni bon ni mauvais : désirer est simplement humain, et le désir exprime que l’homme est une créature temporelle. L’opposition entre le bien et le mal apparaît entre un amour bon et un amour mauvais lorsque l’on pose la question de l’objet de l’amour. L’amour est bon, lorsque son objet est bon, c’est-à-dire peut satisfaire réellement les besoins de l’homme. L’amour est mauvais quand il tend vers un objet mauvais qui ne peut satisfaire l’homme, ou ne peut le satisfaire qu’en apparence. L’amour tend, soit vers les choses élevées, vers Dieu, soit vers les choses inférieures, les choses créées. Augustin établit ainsi la distinction entre la caritas et la cupiditas. La caritas est l’amour éprouvé pour Dieu, pour ce qui est éternel, la cupiditas est l’amour éprouvé pour le monde, pour ce qui est temporel. En aimant Dieu, nous devenons semblable à Dieu, en aimant « le monde » nous ne devenons qu’une partie du monde. L’idée selon laquelle l’amour est une force indifférente au point de vue éthique, Augustin l’exprime parfois très crûment : « Qu’est-ce qui opère le mal en l’homme, si ce n’est précisément l’amour ? Les vices, les excès, les forfaits, l’adultère, n’est-ce pas l’amour qui les provoque ? Purifie par conséquent ton amour ; l’eau qui s’écoule vers le cloaque, détourne-là vers le jardin. Le désir si passionné que l’amour avait pour le monde, qu’il le dirige vers le Créateur du monde. » Conclusion sur Augustin L’Amour s’offrit à lui sous la forme de l’Eros néo-platonicien : nostalgie de l’Ame qui aspire à retrouver son origine céleste. L’Amour s’offrit également à lui dans le commandement chrétien : d’aimer et dans l’humilitas du Christ. Dans sa conception, ces deux courants mêlent leurs eaux. Bien que l’Eros ait fourni pour l’essentiel le canevas de la pensée d’Augustin, ce docteur a introduit dans sa conception de la caritas tant d’éléments empruntés à l’Agapè, que la question de la nature et de la valeur de l’amour chrétien n’a cessé de se poser dans la suite des temps. Moyen-Age, Renaissance et Réforme Par la suite, la pensée d’Augustin et sa tentative de synthèse entre l’Eros et l’Agapè réunies dans la caritas, aujourd’hui communément appelée la charité chrétienne, a été redéfinie, contestée ou magnifiée. Les néo-platoniciens dès l’origine furent en conflit avec le Christianisme, et tentèrent de restaurer l’ancienne religion grecque. Toutefois cette opposition, ne put à la longue, être maintenue dans sa forme originelle. Christianisme et néo-platonisme commencèrent à s’interpénétrer. Avec le temps, les limites entre le Christianisme et le néo-platonisme devinrent mouvantes au point qu’il est souvent très malaisé de déterminer si les derniers néo-platoniciens ont adhéré au Christianisme ou s’ils se sont tenus à l’écart. D’autres philosophes, comme Proclus, Denis l’Aréopagite, Saint Thomas d’Aquin ou Dante ont apporté leur contribution, mais sans jamais contredire le concept de la caritas mis en place par Augustin. Plus tard, la Renaissance procèdera à la restauration de l’Eros, et la Réforme restaurera la notion de l’Agapè, notamment dans les écrits de Luther. Pierre-Philippe R.
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